22 août 2014

"C'est scientifique", Round 3: Critique de l'inductivisme

Alors voilà... tout commence par une histoire de dinde logicienne inductiviste (voir billet précédent)Sitôt arrivée à la ferme, cette dinde remarque et note qu'elle est nourrie tous les jours à 9h. Cependant, elle ne peut encore rien conclure et donc élaborer aucune loi. En bonne inductiviste, cette dinde va donc faire varier les conditions "d'expérimentation": Quand il pleut, quand il fait beau, le lundi, le dimanche, etc ... Dans toutes les situations notre dinde est bien nourrie à 9h tous les jours. Fruit d'un travail de prise de notes acharné, notre dinde inductiviste peut alors maintenant conclure qu'elle sera nourrie tous les jours à 9h. 

Hélas, le destin est parfois cruel, notre dinde inductiviste est décapitée la veille de Thanksgiving.




Un problème de logique pure ...

Ce célèbre exemple, qui illustre parfaitement le premier problème rencontré par l'inductivisme dit "naïf", est mis en scène par Bertrand Russel (1872-1970). Vous l'avez compris, aujourd'hui nous allons parler de quelques unes des difficultés rencontrées par l'inductivisme. Vous savez, l'inductivisme est cette forme de pensée selon laquelle une loi générale (on parle d'énoncé général) peut être formulée pour peu qu'on l'observe un grand nombre de fois (ce sont les énoncés particuliers) dans plusieurs situations différentes (voir billet précédent). Plus simplement: Si j'observe beaucoup de corbeaux noirs dans plusieurs endroits différents, alors je peux raisonnablement conclure que "tous les corbeaux sont noirs" (1). Certes ... tous les corbeaux sont noirs ... jusqu'à ce qu'on en observe un blanc! Comme le dirait la dinde inductiviste de Russel, jusqu'à ce que je me fasse décapiter la veille de Thanksgiving! Cela nous révèle le point le plus important: L'inductivisme n'est pas logique! Dit dans d'autres termes: Contrairement au syllogisme aristotélicien (tous les Hommes sont mortels, Socrate est un Homme, donc Socrate est mortel), même si les prémisses sont vraies, la conclusion peut être erronée. La dinde inductiviste en a fait le gout amer!
Et oui .... un corbeau blanc!
Observation ou théorie?

Laissons la pure logique de côté, et allons nous aventurer à la limite de la métaphysique (pas de charabia incompréhensible, je vous rassure!). Comment la dinde inductiviste a procédé pour élaborer sa loi sur le nourrissage? L'inductiviste naïf nous répond de but en blanc qu'elle a commencé par récolter des faits, des observations. C'est là un des points les plus importants de l'inductivisme: La connaissance débute toujours par l'observation. L'observation n'est que le point de départ pour construire une théorie. Ici, le scientifique inductiviste ne fait que questionner la Nature, dénué de tout formalisme théorique sous-jacent. Bien évidemment, cette position est intenable. En effet, si tel était le cas, comment le scientifique sait quels faits sont importants à prendre en compte? Quand le physicien fait une expérience dans son laboratoire, doit-il aussi prendre en compte les dimensions de la pièce? Son état d'esprit au moment de l'expérience? Le temps qu'il fait dehors? Le nombre et le poids de chaque grain de sable du Sahara? Bien sûr que non. Carl. G. Hempel (1905-1997) enfonce le clou en disant qu'une telle entreprise de la Science serait tout simplement impossible à mettre en œuvre (logiquement impossible ... car toute mesure devient un fait elle-même, et nous tombons dans une boucle infinie).  Mais alors? Si le scientifique fait déjà une présélection des faits à regarder (de la portion de Nature à interroger), n'a t-il pas théorisé l'expérience? L'expérience n'existe-t-elle pas déjà dans son esprit avant l'observation pure? Allons plus loin: L'expérience existerait-elle sans la théorie? Les choses utilisées dans n'importe quel expérience ne sont-elle pas des concepts (2) en soit (concept pris dans le sens traduction d'une pensée)?


A cette question, Pierre Duhem (1861-1916) nous dit que les énoncés d'observations "ne sont nullement l'exposition pure et simple de certains phénomènes; ce sont des énoncés abstraits, auxquels vous ne pouvez attacher aucun sens si vous ne connaissez pas les théories sous-jacentes". Tout est dit: La théorisation est bel est bien le point de départ de la connaissance. Dit autrement, il n'existe pas de faits bruts. Willard van OrmanQuine (1908-2000) parle de "theory-laden". Théorie et observations sont complètement imbriquées l'un dans l'autre. Or, si la connaissance représente ce que je sais et j'observe du monde qui m'entoure ... cela veut logiquement dire que le monde qui m'entoure change avec les théories qui m'entourent! Le passage de la théorie de Newton à celle d'Einstein en est un des exemples les plus flagrants. La masse est une propriété intrinsèque des objets chez Newton alors qu'elle est relative à la vitesse chez Einstein. En clair la masse n'est pas la même chose avant et après Einstein. Attention, cela ne veut absolument pas dire que la théorie de Newton est fausse, et celle d'Einstein juste! Cela veut dire que le monde qu'elles décrivent n'est pas le même. Ce n'est pas l'explication du fait qui change, c'est le fait lui même. Il n'est pas extravagant que de dire que le monde a littéralement changé après le début du XXe siècle (relativité générale). Le monde des idées a certes changé, mais aussi celui de l'expérience sensible, de l'observation (concernant la masse).



Le caractère vertigineux de cette conclusion est effrayant ... en effet, quelle est la dépendance véritable de la réalité à la théorisation humaine? Le photon existait-il avant d'être théorisé? L'observation a-t-elle un sens si personne n'est là pour l'observer (3)? Ce rapport étroit entre sujet et objet a toujours été une des questions les plus importantes de la philosophie ..... que nous verrons au prochain billet épistémo!



(1): Au passage, il est logiquement valide que trouver une vache blanche renforce l'affirmation que tous les corbeaux sont noirs. Hempel est l'auteur de ce célèbre paradoxe.

(2): A ce sujet, la physique des particules en est un exemple flagrant depuis plus d'un siècle. Chaque particule a d'abord été théorisée avant d'être "découverte". Les guillemets sont employés ici à juste titre.

(3): Cette interrogation philosophique a connu un point d'orgue avec l'avènement de la physique quantique et la controverse Einstein - Bohr (finalement "gagnée" par Bohr avec l'interprétation de Copenhague).

Quelques lectures :

Épistémologie et histoire des sciences. Sous la direction de Solange Gonzalez. CNED, collectif.

Alan Chalmers, Qu'est-ce que la science ? : Popper, Kuhn, Lakatos, Feyerabend, Le Livre de Poche, coll. « Biblio essais », Paris, 1987

Histoire et Philosophie des sciences. Sous la direction de T. Lepeltier. Edition Sciences Humaines.

Pierre Duhem, La Théorie physique. Son objet, sa structure, 1906 (réimp. Vrin, 2007).

Willard Van Orman QuineDeux dogmes de l’empirisme. Une attaque en règle contre l’empirisme logique de Vienne de 27 pages. A lire absolument ici.

Un blog que j’ai découvert au hasard, d’un doctorant en philosophie des sciences, très bien fait et surtout bien fourni : un grain de sable.

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10 commentaires:

  1. hebe ... lire ce genre de choses pendant que je me bats avec l'intro de mon article n'est pas une bonne idée...^^
    En tout cas well done !

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  2. Bonjour,

    Petite précision. Quand vous dites "La masse est une propriété intrinsèque des objets chez Newton alors qu'elle est relative à la vitesse chez Einstein.", il s'agit alors de la "masse inerte" qui est égale à gamma*m. La masse (i.e. quantité de matière) est bien un invariant.

    Cfr point 2 => http://www.astrosurf.com/luxorion/relativite-restreinte-ex2.htm et formule 49.192 => http://www.sciences.ch/htmlfr/cosmologie/cosmorelativisteres01.php

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    1. Merci pour votre précision, n'étant pas physicien, mon vocabulaire n'est pas du tout précis das ce domaine :)

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  3. Hate de lire la suite!

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  4. Bravo pour ce petit article clair et simple pour des notions qui ne le sont pas. Ca me donne envie de me replonger dans tout ça ! J'ai aussi en effet hâte de lire la suite. Au final l'inductivisme est la source du positivisme, la façon de penser de beaucoup de monde, et très malheureusement de beaucoup de scientifiques (penser que les faits n'existent pas en soit, quel sacrilège !). Si plus de gens s’intéressaient à ces concepts, on entendrait moins parler de "preuve" dans le milieu scientifique, quand il n'y en a pas.

    Par ailleurs, au cas où tu ne connais pas, en mode plus hardcore, y'a ce blog très intéressant (que je n'ai malheureusement pas visité depuis un bout de temps) : http://ungraindesable.blogspot.dk/

    Nicobola

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    1. Merci!!!!!
      Et merci pour le blog, je le connaissais déjà (j'ai mis l'adresse en bas de l'article), j'y vais d’ailleurs assez souvent (c'est vrai qu'il est pas mal intéressant).

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  5. Très bon billet. J'ai hâte de lire le suivant!

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  6. Citation de Darwin (1960): « je suis convaincu que sans théorie il n’y aurait pas d’observation. » Je l'ai retrouvé sur wiki en cherchant des critiques sur les modèle "Observation, Hypothèse, Expérience, Résultats, Interprétation, Conclusion" très utilisé dans l'enseignement...

    Très bon article en tout cas! Merci beaucoup !

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  7. Ah ah, j'avais ce débat interminable avec une copine, elle défendait l'idée qu'en science c'était les observations le plus important, et moi l'idée que c'était la théorie, le plus important. En fait, j'ai changé d'avis, désormais je pense que les deux sont imbriqués (que théoriserait-on sans observations préalables? Souvent, les idées font pop dans la tête parce qu'on a été confrontés à de nouveaux faits ou des choses qui nous étaient jusqu'alors inconnues). C'est un problème d'oeuf et de poule, ça encore...

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  8. Et du coup, le round 4 n'est jamais venu? Je ne le trouve pas...

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